Le malaise psychique adolescent peut s’exprimer de différentes manières : anorexie, boulimie, consommation excessive d’alcool, de cannabis, etc… mais aussi la phobie scolaire. Y a-t-il une spécificité de ce trouble à l’adolescence ? On observe un pic entre 11 et 14 ans, chez des jeunes qui, parfois du jour au lendemain, ne parviennent plus à aller au collège ou au lycée alors qu’ils n’avaient jusque‑là pas de difficultés particulières. L’absence répétée en classe devient un signal d’alarme qui réveille angoisse et culpabilité chez les parents, et interroge l’institution scolaire. La prise en charge vise alors à comprendre ce qui se joue derrière le symptôme, et à organiser un véritable travail en réseau entre famille, psychologue et école.
L’adolescence, un passage périlleux
L’adolescence est un moment de bouleversements majeurs : le corps se transforme avec la puberté, mais aussi la vie psychique, intellectuelle et relationnelle. L’adolescent est traversé par des émotions nouvelles, confuses, qu’il a du mal à repérer et qu’il ne sait pas encore nommer : il n’a pas encore les mots pour le dire. Dans ce contexte, il commence souvent à remettre en cause ses parents, ce qui peut générer des tensions et des conflits dans la vie familiale.
C’est également l’époque des premiers choix d’orientation, des options, des esquisses de projets de vie. On dit souvent que les adolescents « refont le monde » plusieurs fois par semaine avec leurs amis : loin d’être anecdotique, cette effervescence témoigne d’un développement intellectuel foisonnant et de l’acquisition de l’abstraction. Au collège et au lycée, ils s’expriment, débattent, contestent les idées reçues, et élaborent, à travers ces échanges, leurs propres points de vue.
Quand l’école réveille l’angoisse
Mais l’école peut aussi devenir le lieu où se réactive l’angoisse liée au phénomène pubertaire. La bande de copains ou le « meilleur ami » apparaissent parfois comme des refuges pour échapper à la lourdeur ressentie du cadre familial. Pourtant, les relations entre pairs sont loin d’être simples : phénomènes d’emprise, de rejet, relations en « je t’aime, moi non plus » viennent compliquer l’expression des émotions pour chacun. Ces tensions fragilisent particulièrement l’adolescent vulnérable, pour qui l’école devient un lieu d’épreuve permanente.
Le témoignage d’Anne, empêchée d’aller au lycée mais bénéficiant d’une scolarité partielle, illustre bien ce vécu. Elle confie : « Ma peur n’est pas seulement du côté des professeurs par lesquels j’ai peur de me faire gronder quand je rends mes devoirs en retard, mais aussi des autres élèves qui dénoncent mon absence au cours avant même que les profs ne se rendent compte que je ne suis pas là. »
La blessure du regard des autres
Ce témoignage rappelle combien les adolescents sont sensibles au regard que les autres posent sur eux. Une simple remarque sur le corps peut blesser profondément ; un échec peut être vécu comme une catastrophe. Ils se montrent souvent très susceptibles et tendent à interpréter les signes de l’environnement de façon négative. Comme ils se portent peu d’amour à eux‑mêmes, ils ont un besoin intense de l’amour et du regard bienveillant de l’autre.
Aller à l’école : s’autonomiser sans rompre
Aller à l’école signifie aussi s’autonomiser et affirmer son indépendance. Le travail psychique de l’adolescence consiste à pouvoir se séparer des figures parentales, mais sans rompre avec elles. Même si une première séparation a déjà eu lieu à l’entrée en crèche ou à l’école maternelle, ce processus se rejoue à l’adolescence, chargé cette fois de toute la problématique identitaire et sexuelle.
Le sujet est amené à se désinvestir à nouveau des images parentales pour s’engager dans des relations avec d’autres. Peter Blos parle, à ce propos, d’un « second processus de séparation/individuation », le premier se jouant dans l’enfance. L’adolescent doit développer sa capacité à nouer des relations intimes avec ses pairs et à se projeter dans le monde du travail. Ce mouvement génère un conflit interne : il a parfois envie d’être loin de ses parents, tout en désirant rester près d’eux, sans parvenir à trouver sa place.
Quand la phobie scolaire apparaît
Dans ce contexte de remaniements psychiques et relationnels, la phobie scolaire peut surgir comme une solution paradoxale. L’impossibilité d’aller en cours matérialise une souffrance qui ne parvient pas à se dire autrement. Elle peut être en lien avec des conflits familiaux, un deuil, des traumatismes, des difficultés identitaires ou des angoisses massives liées au corps et aux relations aux pairs. L’école devient alors le lieu où se cristallisent des peurs qui débordent le jeune, et qu’il déplace sur la situation scolaire.
Une prise en charge multi‑facettes
Face à une phobie scolaire, il est essentiel de mettre en place une prise en charge pluri‑dimensionnelle, articulant plusieurs niveaux d’interventions :
- Une psychothérapie individuelle
Le but de la psychothérapie est d’abord de reconnaître la souffrance exprimée à travers le symptôme. Par une écoute attentive et un soutien régulier, le psychologue aide l’adolescent à mettre des mots sur ce qu’il ressent et à nommer ses émotions. La verbalisation de ses peurs inconscientes permet parfois de comprendre leur déplacement sur l’école et de repérer d’autres causes : conflits familiaux, deuil, événements traumatiques. - Une psychothérapie de groupe comme l’atelier d’écriture thérapeutique
Le groupe offre un espace contenant où l’adolescent peut se sentir moins seul avec sa peur et sa honte. Dans un atelier d’écriture thérapeutique, il ne s’agit pas de « travailler le scolaire », mais d’explorer, à travers les mots et les histoires, sa vie émotionnelle, ses angoisses, ses colères, ses désirs, en s’appuyant sur la résonance avec les autres. Ce cadre symbolique et créatif permet de remettre en circulation des affects figés par la phobie, sans enjeu de performance ni de notes.
- Une guidance parentale
En parallèle, un travail d’accompagnement parental est proposé pour apaiser leur angoisse et leur culpabilité (« Qu’ai‑je fait ou pas fait pour qu’il en arrive là ? »). Il s’agit aussi de limiter les projections inconscientes sur l’adolescent et de travailler les blessures narcissiques que son symptôme ravive chez eux, sources de tensions et de sentiment d’impuissance.
Travailler avec l’institution scolaire
Un lien doit être maintenu entre l’école, les parents et la psychologue. Les professionnels de l’établissement (professeurs, CPE, infirmière, direction) doivent être informés du versant pathologique de la phobie scolaire et de la souffrance sous‑jacente. Cette collaboration peut aboutir à la mise en place d’un dispositif personnalisé pour aider le jeune à renouer progressivement avec l’école.
L’établissement peut par exemple proposer une scolarité partielle : participation à certains cours seulement, à des ateliers ou à des activités optionnelles, afin de garder un lien avec le cadre scolaire. L’objectif est que le jeune se sente accueilli, sans pression immédiate de résultats. Les parents doivent eux aussi entendre que la priorité n’est pas la performance, mais la restauration de la confiance et du sentiment d’être entouré. La socialisation est essentielle : c’est sur ce terreau que l’apprentissage pourra, ensuite, reprendre racine.
Les enseignants jouent un rôle déterminant à cette période cruciale pour aider l’adolescent à se structurer et à élaborer un projet de vie. En étant attentifs à son rythme, en soutenant ses efforts de retour, ils contribuent à sécuriser ce passage.
Que nous dit la phobie scolaire
La phobie scolaire à l’adolescence témoigne souvent de l’échec ou de la fragilisation de processus qui auraient dû s’installer dès l’enfance : séparation d’avec les parents, identification aux figures parentales, construction d’une sécurité interne. Ces enjeux se réactivent à l’adolescence, moment où la séparation est à nouveau en jeu, sur fond de remaniements corporels et identitaires.
La prise en charge suppose d’abord une reconnaissance claire de la souffrance de l’adolescent : il ne s’agit pas d’un simple « refus scolaire ». Elle nécessite un dispositif pluri‑dimensionnel, ajusté à sa situation, qui tienne compte de ses ressources internes et de sa capacité à les mobiliser. La mise en place d’un suivi individuel ou groupal peut lui permettre de retrouver une joie de vivre, sa capacité à penser et, peut‑être, à rêver.
L’enjeu, à terme, est qu’il retrouve du plaisir à aller à l’école, lieu qui reste, malgré les difficultés, celui où se réunissent des jeunes avec peu d’adultes, et où ils peuvent exprimer ce qu’ils ne parviennent pas à dire ailleurs. C’est très souvent là que se tissent des liens avec un ou plusieurs camarades, ressources discrètes et précieuses pour rester sur le chemin de l’école.



