Psychologue clinicienne à Paris, j’explique ce qui se joue derrière le suicide chez les adolescents : mal‑être, chagrin amoureux, réseaux sociaux, signes qui doivent alerter et comment accompagner son ado.
Chez les adolescents, les tentatives de suicide augmentent nettement. Elles sont plus fréquentes qu’il y a quelques années, aussi bien sur l’année écoulée que sur l’ensemble de la vie. Cette hausse se voit aussi dans les passages aux urgences pour idées ou gestes suicidaires, plus nombreux depuis 2021. En France, le suicide est déjà la deuxième cause de décès chez les 15‑24 ans, après les accidents de la route.
Derrière ces chiffres, il y a des adolescents en chair et en os, qui, un jour, n’ont plus trouvé d’autre issue que de mettre leur vie en danger.
En tant que psychologue clinicienne, je reçois beaucoup de jeunes qui parlent de leur mal‑être, parfois à demi‑mots, parfois dans l’urgence après une tentative de suicide. Cet article veut donner des mots à ce que je vois et entends, et offrir quelques repères aux parents, aux proches, et aux adolescents eux‑mêmes.
Ce qui se cache derrière les chiffres du suicide chez les adolescents
Dans les enquêtes menées auprès des lycéens, une proportion importante de jeunes dit avoir déjà pensé sérieusement à se suicider, et un nombre non négligeable rapporte avoir fait au moins une tentative. Ce n’est ni un phénomène marginal, ni seulement l’affaire de quelques adolescents « très malades ».
Ces chiffres ne décrivent pas seulement la fréquence du geste. Ils disent aussi combien d’adolescents vivent avec une douleur intérieure extrême, souvent invisible pour leur entourage. Dans beaucoup de situations, la tentative de suicide ne naît pas d’un seul événement, mais d’une accumulation : une fragilité de base, des blessures répétées, un sentiment d’isolement, puis un choc (rupture amoureuse, conflit, humiliation) qui vient faire déborder un trop‑plein déjà présent.
Le geste suicidaire est alors, bien souvent, moins un « désir de mourir » qu’une manière désespérée de tenter d’arrêter une souffrance devenue intolérable. Dans certains cas, ce mal-être peut s’exprimer par des scarifications. (voir mon article « scarifications à l’adolescence : de quoi parle-t-on ? ». C’est un cri lancé à soi‑même, mais aussi parfois aux autres : « Je ne peux plus vivre comme ça ».
Ce que les adolescents me disent de leur mal‑être suicidaire
Les adolescents que je rencontre ne se résument pas à un diagnostic. Ils sont sensibles, créatifs, intelligents, romantiques, capables d’humour, et pourtant traversés par des tempêtes intérieures très violentes. Beaucoup me parlent d’angoisses diffuses, de difficultés à dormir, de pensées qui tournent en boucle, d’une hypersensibilité au regard des autres.
Certains présentent des traits que l’on rapproche de l’organisation borderline : des émotions très intenses, des relations qui oscillent entre l’idéalisation et la haine, une peur vertigineuse d’être abandonnés. Quand l’angoisse est trop forte, quand ils se sentent rejetés ou incompris, ils peuvent avoir envie de « passer à l’acte » de façon impulsive, pour tenter de faire cesser la souffrance psychique.
D’autres grandissent avec un attachement insécure : ils ont du mal à se sentir en confiance avec les adultes, oscillent entre la peur d’être envahis et la peur d’être laissés seuls. Ils me disent : « Je ne peux pas parler à mes parents, ils ne comprendraient pas » ou « Je ne veux pas les inquiéter ».
Mila, adolescente, a écrit un mot à ses parents pour leur dire qu’elle veut voir une psychologue « La raison pour laquelle j’ai décidé de voir un psychologue est importante. Je ne pense pas pouvoir régler mes problèmes moi-même et encore moins avec vous ».
Le résultat, c’est une solitude intérieure extrême, alors même qu’ils sont parfois entourés.Un sentiment de dévalorisation traverse beaucoup de ces histoires : l’impression d’être « de trop » ou « pas assez » – pas assez intéressant, pas assez beau, pas assez performant, pas assez aimable pour mériter qu’on reste auprès d’eux.
Quand le chagrin amoureux fragilise le jeune et augmente le risque suicidaire
L’un des moments de vulnérabilité les plus fréquents à l’adolescence, c’est le chagrin amoureux. La première histoire d’amour, la première rupture, la découverte de la jalousie, de la trahison, du silence de l’autre… Pour un adolescent déjà fragile, ces événements peuvent prendre une dimension cataclysmique.
Je rencontre souvent des jeunes qui arrivent avec un terrain déjà fragilisé : anxiété, faible estime de soi, sentiment d’être différent, parfois un vécu de harcèlement ou de rejet. Quand la personne qu’ils aiment s’éloigne, les ghoste ou les quitte brutalement, ils peuvent vivre cela comme la confirmation de leurs pires croyances sur eux‑mêmes : « Je ne vaux rien », « Personne ne pourra jamais m’aimer », « Je suis nul ». Le geste suicidaire peut alors venir comme une tentative d’éteindre ce ressenti de rejet absolu.
Adrien qui vit un chagrin d’amour me dit « ce qui est terrible c’est que je la vois tous les jours au lycée donc je ne peux pas l’oublier »
Le problème n’est pas seulement la rupture en elle‑même, mais ce qui manque autour : un espace où dire sa douleur sans être jugé, des adultes qui prennent au sérieux l’intensité de ce chagrin, des mots pour nommer ce qui se passe. Là où il faudrait du lien, des phrases comme « Ce n’est qu’une amourette » ou « Tu verras plus tard, tu riras de tout ça » peuvent ajouter de la honte à la souffrance.
Le mal‑être adolescent n’est pas toujours visible
Ce que beaucoup d’adolescents mettent au centre, ce n’est pas seulement la douleur, mais la sensation de ne pas être compris. Ils me racontent : « Quand j’essaie d’expliquer, on me dit que je dramatise » ou « On me répète que c’est la crise d’ado, que ça passera ». Être renvoyé à un cliché (« ado compliqué », « hypersensible », « capricieux ») ajoute une couche de solitude.
Le geste suicidaire peut alors, dans certains cas, prendre la forme d’un langage extrême : une manière de rendre visible ce qui n’a pas été entendu. Bien sûr, ce n’est jamais une solution, mais l’intention, parfois inconsciente, est là : « Peut‑être qu’en faisant ça, on verra enfin à quel point je souffre ». Après coup, certains jeunes disent : « C’était la seule façon que j’ai trouvée pour qu’on m’écoute ».
Pour les parents, c’est dévastateur. La culpabilité, l’incompréhension, la colère peuvent se mêler. Pourtant, l’enjeu principal, au‑delà des reproches que l’on s’adresse à soi‑même, est de rouvrir une possibilité de dialogue, d’offrir une écoute réelle, sans minimisation mais sans panique non plus.
Réseaux sociaux, harcèlement et risque de suicide à l’adolescence
On ne peut plus parler du suicide à l’adolescence sans évoquer les réseaux sociaux. Les smartphones ont fait entrer le monde entier dans la chambre des adolescents : comparaisons, commentaires, humiliations, mais aussi annonces de rupture, exclusions de groupe, photos partagées sans consentement.
Le harcèlement, qui autrefois s’arrêtait à la porte du collège ou du lycée, continue désormais sur les écrans, le soir, la nuit, partout. Pour un adolescent déjà vulnérable, la moindre story, le moindre message peut être vécu comme la preuve de son exclusion ou de sa nullité. Les réseaux sociaux amplifient la honte, le sentiment de ne pas être à la hauteur, la peur permanente de perdre sa place dans le groupe.
Du jour au lendemain Léa ne reçoit plus de messages de son petit ami qui arrête de répondre. Il la ghoste, puis la bloque sur les réseaux. Perdue, elle demande à ses amies d’aller voir son compte. Quelques minutes plus tard, elles lui annoncent qu’il a publié une story où il s’affiche officiellement avec une autre fille.
Dans cette scène, le dispositif des réseaux sociaux transforme une rupture « classique » en humiliation publique et en exclusion numérique, ce qui amplifie brutalement le chagrin amoureux et intensifie les affects de rejet et de honte. « Ados amour et réseaux sociaux : comment les accompagner sans les perdre »
Comment j’accompagne un adolescent en crise suicidaire
Quand un adolescent me confie des idées suicidaires, ou arrive après une tentative, la première chose que je fais est d’ouvrir un espace où tout peut être dit. Je pose des questions directes : est‑ce qu’il a des idées suicidaires, comment, depuis quand, s’il a déjà prévu quelque chose. Paradoxalement, parler de la mort ne donne pas « des idées » ; au contraire, cela met des mots là où il n’y avait que des images et des impulsions.
Je cherche ensuite à évaluer le niveau de danger : le jeune a‑t‑il un plan précis ou prévu un scénario ? A‑t‑il accès à des moyens (médicaments, armes, lieux isolés) ? A‑t‑il déjà fait des tentatives dans le passé ? Est‑il isolé ? Consomme‑t‑il des substances ? J’analyse s’il souffre d’une dépression sévère ou d’un autre trouble sous‑jacent ? En fonction de ces éléments, j’évalue s’il est possible de poursuivre en consultation ambulatoire ou s’il faut envisager une orientation vers les urgences, voire une hospitalisation.
Avec l’adolescent, nous élaborons souvent « plan de sécurité » qui peut inclure de :
- repérer les signes qui annoncent que la crise monte (certains types de pensées, de sensations physiques, de situations déclenchantes)
- identifier les personnes à contacter (un ami, un parent, un professionnel, un numéro d’écoute)
- réfléchir aux moyens concrets de limiter l’accès à ce qui pourrait servir à un passage à l’acte
L’idée n’est pas de contrôler l’adolescent, mais qu’il ne soit plus seul face à l’intensité de ses émotions.
En parallèle, le travail ne se limite pas à la crise. Nous allons ensemble vers ce qui, en profondeur, alimente cette souffrance : la dépression, l’angoisse, les traumatismes, les difficultés d’attachement, les conflits familiaux, les expériences de harcèlement ou d’exclusion. La crise suicidaire, aussi terrible soit‑elle, peut parfois devenir un point de bascule vers un travail plus approfondi.
L’atelier d’écriture thérapeutique pour prévenir le passage à l’acte
Dans ma pratique, j’utilise beaucoup les ateliers d’écriture thérapeutique avec les adolescents. Écrire permet de déposer des pensées qui font peur, d’explorer ses émotions sans avoir à les dire immédiatement à voix haute, de mettre un peu de distance entre soi et la crise.
Je propose par exemple d’écrire :
- une lettre à soi‑même dans un an, pour se projeter dans un futur après la crise
- un dialogue entre la partie de soi qui veut disparaître et une autre partie qui veut vivre
- un texte où l’on raconte une nuit difficile du point de vue d’un objet dans la chambre qui aurait assisté à la scène
L’écriture transforme un passage à l’acte possible en un passage par les mots. Elle permet aussi de reconstruire une histoire de soi moins réduite au registre du « je suis nul », « je ne sers à rien ». Petit à petit, d’autres phrases peuvent apparaître.
Enfin, écrire dans un cadre partagé (en atelier, ou avec un thérapeute) crée du lien. On n’est plus seul avec son cahier. Il y a un témoin, réel ou potentiel, de ce qui se traverse. Ce n’est plus l’exposition brutale aux regards des réseaux sociaux, mais un espace où l’on peut réécrire, raturer, recommencer. J’en parle plus en détail dans l’article « Atelier thérapeutique pour adolescents transformer la souffrance en mots ».
Quelques repères pour les parents d’adolescents en souffrance
Si vous êtes parent d’un adolescent, vous vous demandez peut‑être comment savoir si vous devez vous inquiéter. Certains signes doivent vous alerter :
- un repli soudain, un isolement marqué
- une perte d’intérêt pour ce qui faisait plaisir auparavant
- des propos de dévalorisation extrême (« je ne sers à rien », « vous seriez mieux sans moi »)
- des changements brusques de comportement (impulsivité, conduites à risque, consommation de substances)
- des recherches autour du suicide, ou des phrases explicites sur l’envie de mourir
L’essentiel est de prendre au sérieux toute évocation de la mort. Évitez de répondre « tu exagères » ou « tu dis ça pour faire du théâtre ». Osez poser des questions claires : « Est‑ce que tu penses parfois à te faire du mal ? », « Est‑ce que tu as déjà imaginé comment ? ». Ces questions ne poussent pas à passer à l’acte ; elles ouvrent un espace de parole.
Si vous êtes inquiet, n’hésitez pas à demander de l’aide : médecin traitant, psychologue, numéros d’écoute. Vous n’avez pas à gérer cela seul. L’objectif n’est pas de surveiller votre adolescent en permanence, mais de lui montrer qu’il n’est pas seul, qu’il compte pour vous, et que vous êtes prêt à chercher avec lui des ressources.
Dire aux adolescents en crise suicidaire : « Tu n’es pas seul »
Aux adolescents qui liront peut‑être ces lignes, j’ai envie de dire ceci : si tu penses au suicide, si tu as déjà fait une tentative, cela ne dit pas que ta vie est foutue. Cela dit que tu traverses quelque chose de trop douloureux pour toi, maintenant, et que tu as besoin d’aide. Ce n’est pas une honte.
Parler à quelqu’un – un adulte de confiance, un professionnel, un ami capable d’entendre – peut sembler impossible, mais c’est souvent le premier pas pour que la souffrance puisse se transformer. Tu n’es pas ta tentative, ni tes idées noires. Elles parlent d’une partie de toi qui ne sait plus comment continuer, mais d’autres parties existent aussi, même si tu ne les sens pas encore.
D’autres chemins sont possibles, même si tu ne les vois pas aujourd’hui.
Pour en savoir plus sur les idées suicidaires chez les jeunes, parlez-en à votre médecin, à un psychologue, ou consultez les ressources spécialisées en prévention du suicide.
En cas d’urgence vitale : composez le 15 (SAMU) ou le 112.
- Si vous vous sentez en danger ou craignez pour un proche, rendez‑vous aux urgences les plus proches.
- Il existe des lignes d’écoute spécialisées pour les personnes en souffrance psychique et leurs proches : 3114 numéro national de prévention du suicide accessible 24/24 et 7/7 gratuit et confidentiel



