Les scarifications adolescentes, pratique qui consiste à s’entailler la peau, sont en nette augmentation et touchent tous les milieux sociaux. Quand les parents découvrent les marques sanglantes sur le corps de leur enfant, la sidération, l’angoisse et la culpabilité surgissent immédiatement. Comment alors comprendre ces gestes, sans les banaliser ni les dramatiser, et comment aider son adolescent à ne plus être seul avec sa souffrance ?

Scarifications : ce que cela veut dire

Les scarifications touchent principalement les filles et débutent souvent au moment de la puberté, période où le corps change et devient une scène très exposée. Bien que ces gestes soient entourés de honte et de secret, ils circulent beaucoup sur les réseaux sociaux, via des contenus où les adolescents découvrent, commentent et parfois imitent ces pratiques.

Les scarifications visent d’abord à calmer une angoisse intense, une colère, un sentiment de vide ou de honte difficiles à dire. L’adolescent ne cherche pas forcément à mourir : il tente plutôt de survivre à un trop-plein émotionnel en le déplaçant sur la peau. C’est un appel à l’aide silencieux, qui doit être pris au sérieux et qui demande que l’on considère réellement l’adolescent dans sa souffrance, plutôt que de se focaliser uniquement sur le geste.

Une écriture sur le corps

Dans notre société dominée par l’image, beaucoup de jeunes utilisent leur corps pour montrer leur mal‑être, avec des marques qui fonctionnent parfois comme des codes d’appartenance. La progression de ces pratiques, longtemps restées très individuelles, s’explique aussi par un phénomène de contagion via internet, les blogs et les forums.

Dans certaines sociétés traditionnelles, les marques sur la peau sont ritualisées : elles signifient l’appartenance à un groupe, un passage (puberté, mariage), le courage, une identité, comme une écriture sur le corps qui inscrit une histoire et une place.

Aujourd’hui, tatouages, piercings, body art et certaines scarifications s’inscrivent dans des groupes très codés, avec leurs rituels et leur esthétique.

À côté de ces pratiques visibles, de nombreuses adolescentes, pourtant bien insérées et sans projet suicidaire explicite, se scarifient seules pour tenter de reprendre la main sur un vécu interne trop douloureux. Les cicatrices d’auto‑agression restent souvent cachées, confinées à la chambre ou au cercle d’ami·es, rarement montrées aux adultes.

Pourquoi « se faire mal » peut apaiser

La scarification atteint l’intégrité du corps et laisse une trace durable, ce qui la distingue d’autres conduites à risque. La cicatrice matérialise une souffrance jusque‑là diffuse : ce qui était impalpable devient localisé, parfois montré, comme si la douleur psychique venait se condenser sur la peau. Pour certains adolescents, couper la peau, voir le sang, permet d’éprouver à nouveau des limites, de sentir qu’on existe, quand l’image de soi est vacillante ou menacée.

Beaucoup décrivent un soulagement réel, une forme de détente après le geste, ce qui peut renforcer la tentation de recommencer à chaque montée de tension. Peu à peu, plaisir et douleur s’entremêlent, installant un fonctionnement masochiste, avec un risque d’habituation et d’escalade : plaies plus nombreuses ou plus profondes, association à d’autres conduites à risque.

Scarifications et suicide : un lien à nuancer

Les scarifications appartiennent au registre des gestes auto‑agressifs, ce qui inquiète à juste titre parents et soignants. De nombreuses études montrent néanmoins qu’une part importante des jeunes qui se blessent le font sans intention suicidaire consciente : on parle alors de self‑injury non suicidaire (NSSI), fréquent à l’adolescence. Pour ces adolescents, se couper est une stratégie paradoxale pour tenir debout, pas un projet de mort.

Cela ne signifie pas que le risque suicidaire est absent : la frontière entre scarifications et tentative de suicide n’est jamais totalement étanche, et la répétition des scarifications augmente la vulnérabilité. Chaque scarification doit donc être considérée comme un signal d’alarme : l’ado ne veut pas nécessairement mourir, mais il ou elle ne trouve plus d’autre moyen pour faire face à ce qu’il ressent. Ce geste doit se comprendre comme un appel à l’autre.

 

Comment réagir en tant que parent ?

Découvrir un corps adolescent strié de marques déclenche souvent choc, colère, peur, culpabilité. Le risque est alors de laisser s’exprimer le dégoût ou la panique : « Comment peux‑tu faire ça à ton corps ? », « Tu veux nous faire du mal ? ». Pour aider, il est essentiel de garder en tête qu’au point de départ il y a une souffrance majeure, souvent indicible, et que la scarification a, pour l’ado, une fonction de survie psychique.

Il s’agit aussi de ne pas se réduire au rôle de « gardien du corps intact », qui ne verrait plus que l’atteinte de la peau et réagirait par la morale, la surveillance ou les interdits. Une attitude trop moralisatrice ou inquisitrice risque de figer l’adolescent dans la honte et le secret, et de renforcer la place de la scarification comme seul exutoire.

Des repères concrets pour parler avec son ado

Quelques pistes pour engager et maintenir le dialogue :

  • Poser des questions simples et ouvertes : « Qu’est‑ce que tu ressens juste avant de te couper ? Pendant ? Après ? », sans demander les détails des plaies ni des outils.​
  • Nommer d’abord la souffrance plutôt que le geste : « J’ai l’impression que tu traverses quelque chose de très dur, et que te couper t’aide à tenir pour l’instant. »
  • Affirmer calmement qu’on n’est pas d’accord avec le fait de se faire mal, tout en reconnaissant la fonction actuelle du geste : « Je ne peux pas être d’accord avec ça, et en même temps je comprends que c’est ce que tu as trouvé pour l’instant.
  • Éviter la panique et les contrôles massifs (fouille de la chambre, suppression de tous les objets coupants), qui détruisent la confiance et poussent à dissimuler davantage.​
  • Proposer d’en parler à un tiers de confiance : médecin traitant, psychologue, infirmière scolaire, pédopsychiatre, autre adulte de la famille.

Un parent peut par exemple dire : « Je vois ces marques sur ton bras, je m’inquiète pour toi, j’aimerais qu’on trouve ensemble quelqu’un à qui tu pourrais en parler, parce que tu ne devrais pas porter ça tout seul / toute seule. »

Quand consulter, et quand c’est urgent ?

Même lorsque les plaies semblent superficielles, les scarifications ne doivent jamais être banalisées. Une évaluation par un professionnel de santé (médecin généraliste, pédiatre, psychiatre, psychologue) permet de mesurer la souffrance, d’évaluer le risque suicidaire et d’éventuels troubles associés (dépression, troubles alimentaires, harcèlement, consommation de substances…).

Vous pouvez :

  • Parler en premier lieu au médecin traitant ou au pédiatre, qui soignera les blessures, évaluera l’état psychique et orientera vers un spécialiste (psychologue, pédopsychiatre).
  • Chercher un·e psychologue ou psychothérapeute formé·e à l’adolescence, avec éventuellement un travail parallèle avec les parents.

Il est nécessaire de consulter en urgence (urgences pédiatriques ou psychiatriques, SAMU) si :

  • Les scarifications sont profondes, étendues, ou nécessitent des soins médicaux (sutures, saignement abondant).​
  • L’ado parle de vouloir mourir, de « disparaître », de « ne plus supporter la vie », ou a préparé des moyens de se suicider (médicaments, corde, plan organisé).​
  • Vous observez un changement brutal : retrait massif, arrêt scolaire ou social, abandon des activités, troubles importants du sommeil ou de l’appétit, consommation importante d’alcool ou de drogues.

Dans tous les cas, demander de l’aide n’est pas « dramatiser » : c’est offrir à l’adolescent un espace où sa souffrance peut être reconnue et pensée autrement que sur la peau.

Du corps à la parole… et à l’écriture

Les scarifications expriment un malaise plus large de notre civilisation, où beaucoup de jeunes peinent à se sentir en sécurité en eux‑mêmes et dans leurs liens. Le travail psychothérapeutique vise à transformer cette écriture sur la peau en parole adressée : passer des marques et des images aux émotions qui peuvent être dites et entendues.

Peu à peu, la trace corporelle peut céder la place à d’autres formes d’inscription de soi : dans le langage, les relations, et parfois dans une écriture créative où l’adolescent dépose sur la page ce qu’il ne peut plus supporter d’inscrire dans sa chair. Ces espaces de parole et d’écriture ne font pas disparaître la souffrance, mais ils permettent de ne plus être seul avec elle, et surtout de ne plus avoir besoin de la graver sur son corps pour exister.

 

Reportage de TéléMatin sur les scarifications adolescentes

 

Reportage de Radio Télévision Suisse (RTS) sur les scarifications adolescentes

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