Depuis la loi du 7 juillet 2023 sur la majorité numérique, l’inscription d’un mineur de moins de 15 ans à un réseau social est, en principe, soumise à l’autorisation du titulaire de l’autorité parentale. La responsabilité des plateformes est donc engagée : elles doivent mettre en place des mécanismes permettant de vérifier l’âge et, lorsque cela est nécessaire, de recueillir cette autorisation.
La loi n° 2026-813 du 24 août 2026 d’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans a bien été promulguée. Mais le Conseil constitutionnel, dans sa décision du 14 août 2026, a censuré l’article 1er, qui constituait précisément le cœur de cette interdiction. Mais la régulation est en cours.
En revanche pour cette rentrée 2026, les téléphones portables sont désormais interdits jusque dans les lycées, après les collèges et les écoles primaires. mesure forte, symbolique, qui marque une étape inédite en Europe dans la protection des mineurs face au numérique.
On pourrait croire le problème réglé. Il ne l’est pas. Et c’est précisément ce point aveugle que je veux explorer avec vous aujourd’hui.
Une loi qui ferme une porte, pas un besoin
La loi agit sur l’accès. Elle ne peut rien sur le désir. Or ce que les adolescents cherchaient sur ces plateformes n’a jamais été futile ni gratuit : c’est un espace où dire qui ils sont, où tester une image de soi, où vivre les premiers émois amoureux, où exister aux yeux des autres. Ce besoin-là ne disparaît pas parce qu’un texte de loi ferme une application.
Dans mon travail clinique, je constate depuis des années que les adolescents n’utilisent pas les réseaux sociaux « pour rien ». Ils y cherchent une scène. Un endroit où poser un fragment de récit intime, où recevoir un regard, où éprouver, parfois douloureusement, ce que c’est qu’aimer et être vu. Les relations amoureuses virtuelles, sur lesquelles je travaille actuellement pour mon prochain livre, en sont l’illustration la plus nette : on y aime souvent une image plus qu’une personne, on y vit des ruptures sans corps, des jalousies sans visage, des attentes démesurées nourries par l’instantanéité des messages.
Interdire l’accès aux moins de 15 ans est une mesure de protection légitime, nécessaire même. Mais elle traite le symptôme technique sans toucher à la source psychique : ce mouvement adolescent, universel, qui pousse à se raconter, à se chercher un reflet, à mettre en scène ses premiers attachements.
Le risque d’un vide mal accompagné
Quand on retire un outil sans remplacer la fonction qu’il occupait, on ne fait pas disparaître le besoin : on le déplace. Certains adolescents contourneront l’interdiction technique, la vérification d’âge reste imparfaite. D’autres, privés de cet espace, risquent de se sentir plus isolés, sans lieu où déposer ce qu’ils traversent affectivement.
Le rôle des adultes autour d’eux, parents, professionnels, éducateurs, devient alors déterminant. Non pas pour combler ce vide par un contrôle supplémentaire, mais pour proposer un espace différent, tout aussi contenant, où l’adolescent peut continuer ce travail essentiel : mettre des mots sur ce qu’il vit.
C’est exactement ce que je défends depuis des années à travers l’écriture thérapeutique, et ce que j’ai déjà pu observer dans le cadre de mes recherches sur les scarifications adolescentes : quand la parole ou l’écrit trouvent une place légitime, le passage à l’acte, qu’il soit corporel ou numérique, perd de sa nécessité.
L’écriture, un espace que la loi ne peut pas fermer
Voici ce qui me semble essentiel à rappeler aujourd’hui, à l’heure où l’on parle beaucoup d’interdictions et de contrôle parental : il existe un espace d’expression que l’on ne peut pas légiférer, qui ne dépend d’aucune plateforme, d’aucun âge minimum, d’aucun algorithme. C’est l’écriture.
Un carnet, un atelier d’écriture, un espace thérapeutique où l’on peut poser ce que l’on ressent sans craindre le jugement d’un fil d’actualité : voilà un lieu qui répond au même besoin que les réseaux sociaux tentaient de satisfaire, mais sans leurs pièges. Pas de mise en scène permanente devant un public invisible. Pas de comparaison anxiogène. Pas d’attente de likes pour valider ce que l’on ressent. Juste la possibilité de dire, en toute sécurité, ce qui se joue dans un premier amour, une rupture, une jalousie, un sentiment de rejet.
Dans les ateliers que j’anime, je vois régulièrement des adolescents découvrir, avec surprise, que mettre en mots une émotion la rend plus supportable que de la publier ou de la dissimuler derrière un écran. L’écriture permet un travail que le réseau social empêche structurellement : la mise à distance. Sur les réseaux, tout se publie dans l’instant, sans recul. Dans l’écriture, il existe un temps de pose entre l’émotion et sa formulation, qui permet de la penser plutôt que de simplement la décharger.
Ce que les parents peuvent faire, concrètement
Face à cette nouvelle donne légale, plusieurs pistes s’offrent aux parents :
– Ne pas se reposer uniquement sur l’interdiction. La loi est un cadre, pas une solution éducative en soi. Elle doit s’accompagner d’un dialogue sur ce que votre adolescent cherchait réellement dans ces usages.
– Proposer des espaces d’expression alternatifs. Un journal intime, un carnet de bord, une activité créative régulière peuvent occuper la fonction que le réseau social remplissait, sans ses dérives.
– Rester attentif au vécu affectif, pas seulement au temps d’écran. Le sujet n’est pas tant le nombre d’heures passées en ligne que la nature du besoin qui pousse votre enfant vers cet espace : solitude, besoin de reconnaissance, premiers émois amoureux.
– Accepter que l’interdiction technique ne suffit pas à traiter la question du lien.** Un adolescent privé de réseaux sociaux a toujours besoin d’un endroit où exister, où être entendu, où raconter ce qu’il vit.
Conclusion : une loi nécessaire, un accompagnement indispensable
Cette nouvelle législation marque une avancée réelle dans la protection des mineurs, et je m’en réjouis. Mais elle ne doit pas nous faire oublier l’essentiel : ce que cherchaient les adolescents sur ces plateformes, un espace pour se dire, pour aimer, pour exister aux yeux des autres, a toujours besoin d’un lieu pour s’exprimer.
C’est tout le sens du travail que je mène à travers les ateliers d’écriture thérapeutique, et c’est le fil conducteur de mon prochain livre sur les relations amoureuses virtuelles à l’adolescence, à paraître en février 2027. La loi ferme une porte numérique. À nous, adultes et professionnels, d’ouvrir d’autres portes, celles de la parole et de l’écrit, pour que nos adolescents continuent à trouver un espace où grandir affectivement, en sécurité.


